Infracommuner dans, contre et au-delà de l’université-telle-quelle

The following is a French translation of our text Undercommoning within, against and beyond the university-as-such, first published by ROAR Magazine at https://roarmag.org/essays/undercommoning-collective-university-education/

Translation by an anonymous comrade.

Infracommuns (n.) : Les réseaux de solidarité rebelle qui s’entrelacent dans, contre et au-delà des institutions dominantes et des structures de pouvoir

Infracommuner (v.) : Le travail et processus, conscient et inconscient, d’entrelacer les infracommuns

Le Projet Infracommun (n.) : Un réseau d’organisateurs.trices radicales travaillant dans l’ombre de l’université.

L’université telle-quelle (n.) : Leur rêve, notre cauchemar.

Au-delà de l’université-telle-quelle (n.) : Notre rêve, leur cauchemar.

L’université est une voleuse

Il n’y a pas de spectre qui hante l’université ; c’est l’université qui nous hante. Quoique nous soyons habituées à imaginer « l’université » comme une institution éclairée, qui travaille pour l’intérêt public, nous, le Projet Infracommun, soutenons que : à l’ère de la montée en flèche des frais de scolarité, des dettes étudiantes qui explosent, de l’hyperexploitation des travailleur.euses précaires, de la prolifération des positions de cadres administratifs à haut-salaire, de la commercialisation et de la corporatisation croissante de l’éducation supérieure, les universités aujourd’hui ne sont en rien un bien public. Nous soutenons en fait que l’université-telle-quelle n’a jamais été un bastion du progrès, de l’apprentissage et de l’équité ; elle a toujours exclu des individus et des communautés en fonction de leur race, de leur classe, de leur genre, de leur sexualité, de leur nationalité et de leur orientation politique. Elle est, de plus, impliquée au passé et au présent dans l’esclavage et les génocides coloniaux en Amérique du Nord.

Pire, l’université a toujours été une voleuse, dérobant le travail, le temps et l’énergie des gens. Nous accusons l’université-telle-quelle d’être une institution criminelle. De même que le Collectif Edu-Factory, nous concevons l’université comme une institution clé d’une forme émergente de capitalisme global et racial ; l’université, plutôt qu’une innocente institution vouée au bien commun, est un laboratoire de nouvelles formes d’oppression et d’exploitation. Du piratage des savoirs biomédicaux indigènes à la marginalisation et à la restriction des formes non-traditionnelles de recherche, de la formation d’entrepreneureuses kleptocrates à la production népotiste de brevets privés, du rôle de l’université dans la gentrification et l’enclosure urbaine aux actions et conséquences de ses investissements et de ses dotations, du savoir eurocentrique et suprémaciste qu’elle glorifie à ses sombres collaborations avec le complexe militaro-industriel, l’université prospère par ses larcins.

Lorsque donc nous disons que l’université-telle-quelle est criminelle, nous voulons dire criminelle comme la police: une autorité raciale et classiste de maintien de l’ordre et de violence, qui, d’une part, surveille, incarcère et piège, et d’autre part punit la liberté, la solidarité et le potentiel commun.
Peut-être nous accuserez-vous de perdre confiance en l’université ; mais elle n’a jamais eu confiance en nous. Cela fait longtemps qu’elle nous a transformé.es, comme d’autres avant nous, en débiteurs.trices accablé.es, en assistant.es précaires et en travailleur.euses exploité.es. Nous n’avons été que les plus récents d’une longue lignée de rebuts.

Peut-être nous accuserez-vous de dévaluer l’étude, l’apprentissage et la recherche ; loin de là. Nous leur accordons tant de valeur que nous savons qu’il faut les libérer des structures de l’université-telle-quelle, qui aujourd’hui déjà sont en ruines. L’université-telle-quelle peut être l’occasion des joies de l’étude, de la solidarité, du jeu poétique, de l’apprentissage et du perfectionnement de nos facultés. Nous refusons d’abandonner ces plaisirs. Mais nous soutiendrons qu’il s’agit là de cadeaux que nous nous donnons les uns aux autres, et non des gages de l’affection de l’université pour ses sujets. Nous rêvons de la chose à venir après l’université.

Dans, contre, au-delà

Nous voulons expérimenter, explorer, et jouir de la construction des solidarités entre les proscrits que l’université-comme-telle couvre de son ombre, afin de créer les conditions pour que quelque chose de monstrueusement nouveau puisse croître parmi les décombres. C’est pourquoi lorsque nous disons que nous nous organisons dans l’ombre de l’université, nous voulons dire que nous nous organisons avec ceux que l’université-telle-quelle a usé et dont elle a abusé : les étudiant.es et les travailleur.euses de couleur soumis.es au racisme institutionnel lors même que leurs images sont utilisées au nom de la diversité ; les enseignant.es vacataires précaires qui doivent recourir aux aides sociales ou communautaires pour survivre ; les enseignant.es doctorant.es exploité.es, pourtant poussé.es à jouer le jeu pipé du monde académique ; les personnel.les des services d’appariteur et de restauration traité.es de manière jetable au sein d’une division du travail patriarcale et raciste ; les soi-disant « en échec scolaire », éjecté.es de l’université parce qu’elles ou ils n’en supportent pas la discipline ; les étudiant.es et ex-étudiant.es qui seront hanté.es par la dette pendant des décennies ; et les organisateurs.trices qui éduquent, étudient et recherchent en dehors et en dépit de la configuration présente de l’université.

Ainsi nos études doivent être façonnées dans la tradition des freedom schools et des histoires orales, des feux de camps fugitifs et des groupes de lecture clandestins. Nous valorisons l’étude autonome comme un exercice collectif de libération.

Nous n’avons aucune nostalgie pour l’université fictive du passé, la mythique tour d’ivoire de la méritocratie, de la civilité et de la collégialité blanche : ce lieu soi-disant utopique n’a jamais existé, du moins pas pour qui que ce soit en dehors de l’élite de race, de classe et de genre.

Nous n’avons aucune nostalgie non plus pour le futur longtemps promis par les défenseurs de l’université-telle-quelle. Nous ne croyons pas qu’il faille simplement élargir l’accès à l’université présente, ni l’ouvrir au monde virtuel, ni ne croyons qu’il faille simplement sauver la mission de l’université publique des forces managériales ou de sa commercialisation. Nous croyons que l’université-telle-quelle doit être abolie.

Bien sûr, nous croyons en la valeur de la recherche de haute qualité. Bien sûr, nous croyons que tous devraient pouvoir étudier afin de développer leurs compétences et leur savoir. Bien sûr, nous croyons au débat, à la liberté d’expression et à la rigueur de la pensée critique. Bien sûr, nous croyons à la joie intellectuelle commune. Nous croyons en ces choses si férocement que nous refusons de les voir confinées, distordues, étouffées, définies et détruites par l’université-telle-quelle.

Cela semble immodeste ? Ça l’est. Les infracommuns méritent de jouir et de réinventer ce qu’ils produisent, c’est-à-dire tout. C’est notre labeur et notre savoir collectif que l’université-telle-quelle apprête, consomme, digère et utilise afin de se reproduire : nous nous mobilisons pour reprendre possession de ce labeur et de ce savoir, dans, contre et au-delà de l’université-telle-quelle, afin de produire quelque chose de monstrueux.

Connaître/Pratiquer notre valeur

Nous affirmons que l’accès à l’université peut être une victoire importante et un répit nécessaire pour ceux qui, en fonction de leur race, de leur classe, de leur nationalité ou d’autres vecteurs d’oppression, ont vu, historiquement, leur accès interdit ou forclos. Mais nous soutenons que l’accès est le fruit de la lutte collective, et nous rejetons le mythe selon lequel l’accès individuel à l’éducation et la professionnalisation de l’université mènera à la libération collective.

C’est pourquoi nous préconisons les groupes d’étude populaires et les projets collectifs de recherche dans, contre et au-delà de l’université telle que nous la connaissons. Nous préconisons la création de nouveaux réseaux d’étude, de théorie, de savoir et d’apprentissage collaboratif en dehors du système des crédits et de la dette. Nous voyons l’université-telle-quelle non comme une alma mater (« mère nourricière ») mais comme un parasite. Elle se nourrit des futurs revenus de ses étudiant.es à travers leur dette, ainsi que de ses employé.es de plus en plus précaires à travers leur travail ; elle prospère grâce aux bonnes intentions, à l’idéalisme tragique et aux espoirs trahis de ceux qu’elle recouvre de son ombre.

« Infracommuner » désigne le processus de découverte et de pratique de notre valeur dans, contre et au-delà des standards de l’université. Nous refusons de souffrir en silence des dépressions et des anxiétés instillées, déclenchées et exploitées par l’université-telle-quelle et ses crises constantes. Nous ne renoncerons pas à l’émerveillement radical, à la curiosité passionnée ni à l’intégrité critique que nous créons ensemble. Nous soutenons que la splendeur de l’université ne réside pas dans l’acajou ou le chêne de ses chambres aristocratiques, mais dans la tapisserie de nos collaborations insurgées.

Nous reconnaissons que l’université, telle qu’elle existe à présent, fait partie d’un archipel d’institutions sociales du capitalisme de marché, néolibéral et racial. Il inclut la prison privée et l’agence publique, la base militaire offshore et le paradis fiscal, l’école publique sous-financée et l’école privée d’élite, l’atelier où travaillent des migrants et la salle de transaction de Wall Street, l’usine et la ferme industrielle. Tous sont des organes qui trient, glorifient, exploitent, entraînent, contrôlent et/ou gaspillent ce qu’ils appellent « capital humain » et que nous appelons nos vies.

Nous savons parfaitement combien de confort et de privilège l’université-telle-quelle offre à beaucoup de ses habitant.es, de ses employé.es et de ses client.es. Mais les privilèges de cette vie universitaire ne révèlent pas tant la générosité de l’institution que la manière dont l’université-telle-quelle maintient et reproduit l’ordre social régnant. Quoique cette université semble donner une grande latitude pour la pensée et l’action indépendante, et quoiqu’elle porte en elle de grandes ressources, nous pouvons néanmoins défendre, avec Stefano Harney et Fred Moten, qui ont créé le terme « infracommuns », que la seule relation appropriée avec l’université aujourd’hui est de nature criminelle.

Résister à l’université-telle-quelle de l’intérieur, c’est reconnaître qu’elle a déjà fait de nous des criminel.les à son image. Si l’université est, aujourd’hui, une institution criminelle, bâtie sur le vol du temps et des ressources de ceux qu’elle recouvre de son ombre, nous qui subissons son étreinte amère devons refuser ses codes et ses valeurs de propriété et de bienséance.

Ne nous arrêtons pas à voler un morceau de craie et à écrire sur le trottoir. Nous proposons de former des groupes d’étude autonomes ainsi que des groupes d’affinités qui élaborent des alliances entre les étudiant.es, les professeurs, les travailleur.euses, les familles, les gens de l’intérieur et les gens de l’extérieur. Nous proposons d’utiliser les salles de classes de l’université, ses espaces, ses bibliothèques, ses banques de données et ses infrastructures comme ressources pour une organisation abolitionniste. Nous proposons de faire des syndicats et des associations étudiantes des plateformes pour développer de nouvelles formes d’entraide et de solidarité dans et au-delà de l’université-telle-quelle. Nous proposons de prendre du temps et du plaisir à faire évoluer notre puissance collective. Nous proposons de nous révolter.

Peut-être nous accuserez-vous d’abandonner l’université. Loi de là ; donner à l’université-telle-quelle cette satisfaction nous répugnerait. Nous reconnaissons au contraire la centralité de l’université-telle-quelle dans la reproduction contemporaine du pouvoir. Elle a une importance inédite en tant que soi-disant clé de l’emploi dans l’économie capitaliste. Une large proportion de Nord-Américains croit n’avoir d’autre choix que de courir après un diplôme « nécessaire » tout en s’accablant de dette ; pour d’autres, même cette accession limitée est hors de portée.

Les enjeux

Nous situons notre lutte dans et contre l’université-telle-quelle non pas au nom de sa survie et de sa guérison, mais au nom de la nôtre. C’est que l’université-telle-quelle grouille de tensions sociales dangereuses, et de contradictions qui ne peuvent être ignorées. Ces tensions s’accumulent à mesure que l’université est utilisée pour stocker des générations entières dont le capitalisme ne sait pas quoi faire, à mesure que l’université nous apprend que nous devrons entrer en compétition si nous voulons seulement avoir une chance de vivre une vie décente. Les contradictions criminelles de l’université exigent notre résistance fugitive.

Néanmoins nous savons aussi qu’à mesure que l’université-telle-quelle accumule tensions et contradictions, celles-ci peuvent inspirer et catalyser des forces réactionnaires de haine et de violence de la part des autres. Déjà, les élites de l’université-telle-quelle resserrent les rangs ; les administrateurs.trices, les professeurs et les étudiant.es complices sont appelé.es sous les drapeaux pour défendre l’institution idéalisée et imaginaire contre les hordes barbares. Qu’elles ou ils se rallient derrière les bannières en lambeaux de « la civilité », de « l’excellence », de « la collégialité » ou de « la tradition », en réalité ils défendent une institution néolibérale qui récompense quelques un.es au détriment de tous les autres. Les incidents de racisme, de misogynie, de transphobie, de harcèlement, de culture du viol et de haine sur les campus sont en hausse, et l’université-telle-quelle a détruit la plus grande part de liberté académique et de sécurité de l’emploi pour ceux qui voudraient défier le pouvoir, ce pour quoi les professeurs et les étudiant.es du passé avaient mené une lutte difficile.

Nous, en infracommunant ensemble, construisons lentement un réseau d’organisateurs.trices – dont les membres sont à présent situé.es dans l’Amérique du Nord anglophone – qui réunit ceux qui sont impatients de lier leur lutte avec d’autres de par le monde. Nous, en infracommunant ensemble, voulons transformer les tensions inhérentes à l’université-telle-quelle en des visions, des actions et des expériences pour un monde radicalement différent. Nous affirmerons haut et fort dans tous les espaces communs que les valeurs que l’université-telle-quelle prétend professer – savoir, équité, recherche, vérité – ne peuvent fleurir dans notre économie capitaliste, suprémaciste, hétéro-patriarcale et coloniale, basée comme elle l’est sur l’ignorance, l’avarice, la peine et la peur. Nous soutenons que la lutte pour un monde meilleur et contre l’université-telle-quelle est nécessairement anti-coloniale, anti-raciste, féministe, queer, trans-libérationiste et anti-validiste. Nous soutenons que l’éducation libre implique la liberté dans ces termes-là et non seulement l’absence de frais de scolarité ou l’inclusion à titre symbolique.

Nous sommes déjà en train de construire la chose qui viendra après l’université-telle-quelle. Nous la construisons, en cours, dans les discussions volées et réorientées. Nous la construisons par des cigarettes partagées ou des petits gestes de compassion et de solidarité. Nous la construisons sur les piquets de grève, dans les files d’attente pour manger, entre les lignes de nos essais et de nos manifestes, dans nos déclarations de soutien et dans nos lettres de condamnation. Cela émerge à mesure que nous capturons et libérons notre temps et notre pensée, ensemble. La réalité des infracommuns est toute autour de nous, dans la réalité de notre lutte collective pour nous connaître, nous et notre puissance. Notre objectif est de créer les outils et les jouets grâce auxquels les infracommunants peuvent se trouver et faire cause commune.

À cette fin nous facilitons les discussions digitales et locales avec des militant.es qui travaillent de manière féconde et surprenante. Nous collectionnons et relayons des exemples de tactiques, d’idées, d’inspirations et de techniques. Dans tout ce que nous faisons, nous cherchons à développer des institutions alternatives afin de construire de nouvelles formes de recherche, d’étude et d’apprentissage collaboratif au sein et en dehors de l’ombre de l’université.

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